Al Qaïda, label ou organisation

Publié le par Adriana Evangelizt

 

AL QAÏDA,  LABEL OU ORGANISATION

 

par Olivier ROY

L’organisation Al-Qaida existe-t-elle vraiment ? La question, sérieusement envisagée par de bons auteurs tel Jason Burke (1), mérite d’être posée compte tenu de tout ce que l’on attribue au groupe de M. Oussama Ben Laden depuis le 11 septembre 2001 : les attentats de Madrid en mars 2004, les actions menées en Irak par M. Abou Moussab Al-Zarkaoui (qui serait basé à Fallouja, mais qui a aussi été mis en cause dans l’attaque de Madrid), les attentats de Bali (octobre 2002), de Casablanca (mai 2003), d’Istanbul (novembre 2003), et tout récemment ceux qui ont touché l’Arabie saoudite (mai 2004). A cela s’ajoute l’arrestation au Royaume-Uni et au Pakistan de présumés responsables du réseau d’Al-Qaida (août 2004). Quels sont les liens entre tous ces événements ?

Le parcours des personnes impliquées dans des attentats ou des tentatives d’attentats permet de prendre la mesure de la sphère d’influence d’Al-Qaida, car le réseau a déjà une histoire. La prudence est cependant de mise : les charges retenues contre des individus étiquetés combattants d’Al-Qaida, internés à Guantanamo (comme les quatre Français extradés vers Paris en juillet 2004) ou bien déférés devant les tribunaux (M. Mounir Al-Motassadeq en Allemagne (2) se sont souvent révélées très fragiles et n’ont pas tenu devant des tribunaux ordinaires.

Bien sûr, certains affirment que l’on ne connaît qu’une toute petite partie de l’iceberg : Al-Qaida serait une organisation tentaculaire structurée avant le 11-Septembre, conservant depuis des réseaux dormants prêts à agir sur instructions du centre envoyées par des messages furtifs circulant sur Internet. Est-ce crédible ? Pourquoi Al-Qaida attendrait-il pour agir ? A moins justement que les conditions techniques ne soient pas remplies (recrutement, obtention du matériel, contournement des mesures de sécurité), ce qui montrerait que l’organisation est plus affaiblie que l’administration Bush ne veut l’admettre.

Al-Qaida ne semble pas avoir un calendrier fondé sur une stratégie politique précise (frapper à tel moment pour influer sur le cours des événements), mais au contraire une vision activiste et opportuniste : frapper à tout moment pour maintenir un climat de terreur et démontrer que toutes les interventions militaires, de l’Afghanistan à l’Irak, sont inefficaces. L’attentat de Madrid ne constitue pas une exception, comme le souligne Lawrence Wright (3) : la programmation des attaques n’est liée que par accident aux échéances politiques espagnoles – et, n’eût été la maladresse insigne du gouvernement de M. José Maria Aznar, elle aurait pu produire l’effet contraire sur l’opinion.

Pour simplifier, on peut classer les attentats attribués à Al-Qaida en deux catégories : les « internationalistes » et les « locaux ». Les premiers sont effectués par des équipes de nationalités diverses qui agissent toutes hors du territoire de leur pays d’origine (à New York et à Washington, à Madrid, ainsi que lors des attentats déjoués de Los Angeles, Paris et Strasbourg) ; les seconds sont menés par des équipes « nationales » agissant sur leur propre territoire mais visant des cibles « occidentales » (Casablanca, Istanbul, Bali). Jusqu’à présent, les « internationalistes » sont avant tout des anciens combattants d’Afghanistan ; les « locaux » relèvent, eux, d’une politique de franchisage. Le cas de l’Irak est moins aisé à analyser, l’origine et l’appartenance organisationnelle des volontaires étrangers qui seraient présents à Fallouja restant indéterminées.

Tout indique que la mouvance Al-Qaida est en mutation, essentiellement en raison de changements dans le recrutement. Il sera de plus en plus difficile d’en parler en termes d’organisation structurée. En revanche, le « label » a de beaux jours devant lui dans la mesure où il permet d’assurer un impact maximum à l’action entreprise.

Ce que l’on appelle Al-Qaida est d’abord fondé sur une association d’anciens combattants de la guerre (ou plutôt des guerres) d’Afghanistan. Depuis l’occupation de ce pays par les forces américaines, non seulement ce noyau ne se renouvelle plus, mais il se rétrécit, du fait des morts et des arrestations. Il est composé de deux catégories : d’une part, les cadres et la garde rapprochée de M. Oussama Ben Laden, dont certains le suivent depuis les années 1980, et, d’autre part, la vague de jeunes « internationalistes » arrivés dans les années 1990, et surtout entre 1997 et 2001. Un vivier limité et facile à identifier.

Des militants du Proche-Orient dans les années 1980 et au tout début des années 1990, pour lutter contre les Soviétiques, constituent le noyau dur. Déjà politisés, souvent impliqués dans les mouvements radicaux de leur pays d’origine et venant de milieux très croyants, ils ont suivi M. Ben Laden dans ses pérégrinations au Yémen et au Soudan, pour revenir en même temps que lui, en 1996, en Afghanistan. Nombre d’entre eux ont été tués ou arrêtés : Cheikh Mohammed Cheikh, Wadih El-Hage, Mohammed Odeh, Abou Hafs Al-Masri (Mohammed Atef), Souleyman Abou Gayth, Abou Zoubeyda... Ils ont partagé la vie de M. Ben Laden, habité avec leur famille dans les mêmes compounds et sont parfois unis par des liens matrimoniaux (M. Ben Laden avait « donné » sa fille en mariage à Atef). De ce groupe, il ne reste guère que l’Egyptien Ayman Al-Zawahiri.

Une « jeune garde », au profil différent, a fait son apparition après 1992, et surtout à partir de 1996 et la prise du pouvoir par les talibans. Sauf les Saoudiens, ces jeunes « internationalistes » se sont, pour la plupart, radicalisés en Occident, dont ils suivent d’ailleurs le mode de vie (par leurs études, mais aussi par leurs comportements et leur mariage, quand ils ne sont pas célibataires). Ils sont venus en Occident soit très jeunes, soit pour faire des études. Certains sont nés en Europe et beaucoup ont acquis une nationalité occidentale. Ils deviennent des « born again », c’est-à-dire qu’ils rompent souvent avec leur famille et se radicalisent politiquement dans la foulée de leur « retour » au religieux – on peut d’ailleurs supposer que ce « retour » s’effectue dans un contexte de radicalisation politique. Parmi eux, les quatre pilotes des attentats du 11-Septembre, mais aussi M. Mohammed Ressam (4), le réseau Beghal (5), M. Zacarias Moussaoui (6) et M. Mohammed Sliti Amor (7). Certains sont des convertis (M. Richard Colvin Reid (8), M. José Padilla (9). Curieusement, très peu de militants viennent directement de pays musulmans (à l’exception de certains auteurs de l’attentat d’Istanbul en novembre 2003, originaires de Turquie.)

Les membres de cette génération ne retournent pratiquement jamais dans le pays d’origine de leur famille. Aucun de ceux qui sont issus d’Algérie par exemple n’a rejoint le Groupe islamique armé (GIA). Ils partent pour les djihads périphériques (Afghanistan, Bosnie et plus tard Tchétchénie, voire Cachemire), et non pour le Proche-Orient ou le Maghreb, puis ils reviennent en Europe. Le djihad et le voyage en Afghanistan deviennent des rites de passage : le vétéran qui en revient est auréolé du prestige de moudjahid, même si son séjour a été très court.

Soucieux de mettre un peu d’ordre dans l’afflux de volontaires étrangers qui créaient souvent des tensions avec la population locale, les talibans ont confié à M. Ben Laden (sans doute au début de 1997) le monopole du contrôle des camps des « Arabes », y compris les convertis, tandis que les Ouzbeks et les Pakistanais conservaient leurs structures propres. Par conséquent, tout volontaire musulman qui n’est ni pakistanais ni originaire d’Asie centrale et qui a voyagé en Afghanistan entre 1997 et 2001 est forcément passé par les camps d’Al-Qaida (ou, pour quelques-uns d’entre eux, par ceux des organisations pakistanaises radicales). Cela n’implique pas que toute personne ayant séjourné dans ces camps est un terroriste en puissance.

Combattants « internationalistes »

Aucun des jeunes de cette nouvelle génération d’« Afghans », contrairement à la vieille garde, n’est proche de M. Ben Laden. Les volontaires étaient soumis à un filtrage : les meilleurs étaient sélectionnés pour retourner en Occident commettre des attentats, le séjour afghan servant à les entraîner, mais surtout à forger l’« esprit de corps » qui ferait la force du réseau. Les autres, c’est-à-dire le plus grand nombre, étaient affectés à la brigade étrangère qui combattait aux côtés des talibans contre le commandant Massoud. D’où la difficulté pour les justices occidentales de trouver des chefs d’accusation pertinents pour ceux des prisonniers de Guantanamo dont le seul tort est de s’être trouvés dans les troupes des talibans.

C’est cette nouvelle génération qui fournit l’essentiel des cadres ayant commis les attentats « internationalistes ». C’est elle qui a fait jusqu’ici l’efficacité et la force de l’organisation. Par définition, ces réseaux sont à la fois internationaux et fondés sur d’étroites relations personnelles : ils concilient la globalisation et la cohésion d’un petit groupe homogène d’hommes qui se connaissent bien. Cette solidarité d’anciens combattants « internationalistes », ayant partagé les mêmes camps et les mêmes combats, fait la souplesse et la fiabilité des réseaux. Or, comme l’a analysé Marc Sageman (10), cet esprit de corps se retrouve aux deux bouts du voyage initiatique vers le djihad afghan. C’est en effet au sein d’un petit groupe de « copains » que l’on se radicalise (dans une cité universitaire, un quartier, une mosquée) et que l’on prend la décision de partir. Et, en Afghanistan (ou en Bosnie, en Tchétchénie), on rencontre d’autres « frères » qui peuvent être de Malaisie ou du Pakistan et qu’on ira éventuellement retrouver dans leur pays.

Les membres du réseau se comportent souvent en dépit de toute logique régissant une véritable clandestinité. On partage les appartements et les comptes bancaires, on est témoin au mariage du copain, on cosigne le testament d’un autre, etc. L’étanchéité vient de l’effet de groupe, pas des techniques de l’action secrète.

L’état-major, les cellules de base, les réseaux transnationaux et la chaîne de commandement d’Al-Qaida sont ainsi fondés sur des liens personnels, forgés soit en Afghanistan, soit au niveau local, et qui se transposent ensuite dans une dimension transnationale et « déterritorialisée » (voyages, installation dans d’autres pays, nationalités multiples, etc.). La camaraderie joue un rôle très important, parfois doublée de liens matrimoniaux qui n’ont rien de « traditionnel » : on épouse la sœur de son copain – et non la femme choisie par ses parents –, ce qui implique souvent un rapport de couple moderne, comme en témoigne l’épouse du meurtrier du commandant Massoud, qui raconte comment son mari reprisait lui-même ses vêtements (11). Ces liens très personnels font la force mais aussi la faiblesse des réseaux.

Il suffit parfois à la police de dévider la pelote à partir d’un militant connu (quitte à mettre en cause des innocents ayant pour seul tort d’avoir partagé une chambre ou fréquenté la même mosquée). Ainsi, l’un des responsables de l’attentat de Madrid, M. Jamal Zougam, avait été signalé par la police française à la police espagnole et brièvement incarcéré en novembre 2001. Même s’il n’y a pas encore de base de données sur les volontaires partis en Afghanistan, il est certain qu’un nombre croissant sera identifié (par les documents saisis sur place, les arrestations, les faux passeports utilisés, etc.). Mais, surtout, avec la perte du sanctuaire afghan, il n’existe quasiment plus de lieu où reconstituer cette solidarité de vétérans. Et si on évoque la Tchétchénie, le Sahel, les zones tribales pakistanaises, voire... Fallouja, aucun de ces endroits – même si on peut y bénéficier de complaisances dans les administrations locales – ne peut constituer un sanctuaire durable du fait de la surveillance et des frappes ponctuelles. En un mot, la génération des anciens combattants d’Afghanistan se réduit (la technique de l’attentat-suicide y contribue évidemment) et peine à se renouveler.

Pour éviter la marginalisation, Al-Qaida doit donc élargir son recrutement et forger des alliances. Mais il ne dispose pas de relais, car il ne constitue pas un mouvement politique avec une direction politique, une structure militaire, des compagnons de route, des organisations de sympathisants, etc. Réseau de militants, il n’existe que dans la mesure où ceux-ci commettent des attentats. Aucune sortie vers le politique ne semble donc envisageable. Autrement dit, Al-Qaida ne peut s’allier qu’avec des groupes combattants (même si ceux-ci peuvent avoir une dimension politique, comme dans le cas des talibans ou des Tchétchènes).

Trois stratégies de recherche d’alliances, ou simplement de passage de relais, sont possibles : le franchisage, les associations et le banditisme.

Le franchisage est déjà à l’œuvre. Les auteurs d’attentats « locaux », c’est-à-dire commis par des militants sur leur propre territoire, qu’ils aient ou non effectué un voyage en Afghanistan, entrent dans cette catégorie. Un groupe local, sans lien direct avec l’état-major d’Al-Qaida, comme à Casablanca (ou connecté indirectement, comme dans le cas de l’attentat de Djerba ou celui d’Istanbul), agit au nom de l’organisation ou voit son action revendiquée par celle-ci. Il suffit d’ailleurs que l’opinion publique ou les autorités locales attribuent l’action à Al-Qaida pour que l’effet soit le même. Les cibles sont suffisamment larges (tout ce qui relève de la présence occidentale, du judaïsme ou des intérêts américains) pour qu’il se passe toujours quelque chose quelque part, donnant ainsi l’impression qu’Al-Qaida est partout.

De tels relais locaux peuvent aller d’une organisation structurée et radicalisée (le Jemaah Islamiyah en Indonésie, ou bien les groupes extrémistes pakistanais, dont des membres sont allés avec Al-Qaida en Afghanistan, voire le groupe Zarkaoui en Irak) à une « bande » où révolte juvénile, banditisme et phénomène de secte se conjuguent autour d’un leader local, comme dans le cas de l’attentat de Casablanca. Des cellules peuvent aussi se constituer parmi les internautes éduqués et polyglottes, et se réclamer d’Al-Qaida. L’« al-qaïdisme » pourrait donc survivre à la disparition d’Al-Qaida.

Ce franchisage est d’autant plus aisé qu’il a toujours existé une mouvance radicale recrutant et opérant selon des schémas similaires à ceux d’Al-Qaida, mais sans lui être liée organiquement, tels, en France, le réseau Kelkal (12) et la « bande de Roubaix (13) » en 1995 et 1996. On peut aussi imaginer que des membres de mouvements néofondamentalistes mais non djihadistes (comme des tablighis (14), voire le Hizb-ut-Tahrir (15) décident de passer à l’action individuellement sous l’étiquette Al-Qaida. Ainsi, les attentats de Tachkent de juillet 2004 contre les ambassades américaine et israélienne peuvent avoir été le fait soit de membres du Mouvement islamique d’Ouzbékistan qui ont combattu avec Al-Qaida contre les Américains en Afghanistan, soit de dissidents du Hizb-ut-Tahrir, même si la première hypothèse paraît la plus vraisemblable.

Des anciens « Afghans » peuvent aussi s’autonomiser, comme M. Al-Zarkaoui (quelle que soit la réalité du rôle qu’on lui attribue). Les volontaires étrangers qui seraient présents à Fallouja ont intérêt à bénéficier du label et à faire croire à l’existence d’une organisation internationale plus structurée qu’elle ne l’est.

Inconnue saoudienne

Le cas saoudien est plus complexe. D’un côté, on compte beaucoup d’anciens volontaires d’Afghanistan parmi les radicaux qui ont lancé des attaques en 2004 (les Saoudiens sont surreprésentés parmi les volontaires musulmans ayant combattu sur tous les fronts, de l’Afghanistan à la Tchétchénie en passant par la Bosnie). Compte tenu de l’origine saoudienne de M. Ben Laden et de son rôle dans le passage de Saoudiens en Afghanistan, dans les années 1980, quand il avait encore l’oreille des services secrets de son pays (la rupture entre lui et le régime, au début toute relative, date de 1991), il est probable qu’il connaît personnellement bien des chefs des groupes radicaux.

Les attaques menées en Arabie visent plus les étrangers (y compris arabes) et les symboles de la présence étrangère que l’appareil d’Etat. Elles s’apparentent donc aux actions menées par Al-Qaida. Même si les terroristes souhaitent clairement la disparition de la monarchie, la méthode employée ne va pas dans le sens d’une stratégie révolutionnaire. D’un autre côté, dans cette mouvance proprement saoudienne, ne se retrouve aucun volontaire étranger, et ses militants n’ont pas de parcours mondialisé, à part un passage en Afghanistan ou en Tchétchénie, contrairement aux autres militants d’Al-Qaida. Enfin, elle ne signe par ses actions Al-Qaida, même si elle ne récuse pas l’appellation.

L’omniprésence de ce label s’explique par deux logiques contradictoires : la volonté des régimes, de Tachkent à Moscou, de voir la main d’Al-Qaida partout afin de se présenter en membres de droit du club de l’antiterrorisme, et faire oublier leur politique de répression. Mais les militants ont aussi intérêt à faire croire qu’Al-Qaida se trouve partout : M. Ben Laden pour apparaître comme le grand chef d’orchestre, et les « petits » pour être assurés du retentissement de leur action.

Il s’agit bien d’une politique de franchisage : l’organisation mère a défini le concept et prête son label aux franchisés. C’est d’autant plus facile qu’Al-Qaida n’a jamais été une organisation « léniniste », soucieuse du contrôle étroit de ses membres : ces derniers ont beaucoup d’autonomie, et le centre délègue facilement l’initiative à des jeunes, voire à des convertis (ce qui est totalement nouveau dans une organisation islamiste radicale).

Quant à la recherche d’alliances, elle se fait aux dépens de la pureté idéologique. Mais Al-Qaida n’aura guère le choix s’il ne veut pas s’isoler. Ses militants se sont régulièrement alliés à des groupes musulmans ayant des objectifs purement locaux : les talibans, les radicaux tchétchènes ou sunnites irakiens, mais tous se réclamaient du concept de djihad.

La place des convertis

Ces alliances pourraient s’étendre selon trois directions.

– L’alliance avec des mouvements nationalistes ou ethniques, comme en Bosnie, en Tchétchénie et, semble-t-il, en Irak. Mais, dans ces trois cas, les « internationalistes » ne développent pas de stratégie propre et servent seulement d’avant-garde militaire, dans un contexte où l’action ne s’exerce que sur un territoire national. Ils servent alors de « légion étrangère » dont on se débarrasse une fois la guerre finie, comme cela s’est produit en Bosnie et pourrait se reproduire en Irak.

Toutefois, on ne peut exclure que certaines franges radicales des mouvements nationalistes décident, par désespoir, d’internationaliser la lutte, à l’instar de ce que firent les Palestiniens dans les années 1970. Tous les mouvements de libération nationale, quelle que soit la place qu’y tient l’islam (Hamas palestinien, Tchétchènes de M. Chamil Bassaïev), maintiennent leur lutte sur leur territoire et sur celui de ceux qu’ils perçoivent comme la puissance occupante. Aucun membre d’Al-Qaida n’a agi sur le territoire israélo-palestinien et aucun Palestinien (vivant à Gaza ou dans les territoires occupés) n’a participé à des actions d’Al-Qaida. Pourtant, on ne peut exclure que, face à la répression et à l’isolement international, certains groupes ne décident d’étendre le conflit en s’alliant avec les « internationalistes » de la mouvance.

–La conjonction entre Al-Qaida et une frange de l’ultragauche radicale et violente, héritière de la « bande à Baader », d’Action directe ou des Brigades rouges, etc., voire de l’extrême droite. L’ennemi est le même : l’ordre mondial caractérisé par « l’impérialisme américain ». Al-Qaida fascine ceux qui sont en quête d’une rupture avec l’ordre établi et profite de la quasi-disparition de l’extrême gauche radicale marxiste, reconvertie dans un altermondialisme qui ne touche pas les véritables espaces d’exclusion sociale. Jusqu’à présent, pour se joindre à Al-Qaida, il fallait se convertir, mais la condition peut très bien disparaître. D’ailleurs, les objectifs de l’organisation ne sont jamais religieux, et son antisémitisme ressemble davantage à l’antisémitisme européen classique qu’à sa version musulmane (l’ancien avocat de Baader, M. Horst Mahler, après son passage à l’extrême droite, s’est ainsi retrouvé en octobre 2002 dans un meeting du parti islamiste radical Hizb-ut-Tahrir à Hambourg, également violemment antisémite).

Les convertis constituent sans doute un bon indicateur de mutations futures : le passage qu’ils ouvrent entre jeunes Occidentaux et radicaux islamistes pourrait être réversible. On pourrait ainsi assister au « retour » de jeunes convertis dans leurs milieux d’origine, pour trouver des alliances, soit pour des activités criminelles, soit pour des actions politiques. M. Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos, s’est converti à l’islam en prison et fait l’éloge de M. Ben Laden dans son dernier livre, L’Islam révolutionnaire (16), tandis que Nadia Desdemona Lioce, la survivante d’un groupe des Brigades rouges italiennes, lors de son arrestation par la police en Italie, en février 2003 s’est déclarée solidaire de la lutte de tous les musulmans. Beaucoup de conversions à l’islam dans les banlieues sont plus proches d’un engagement militant que d’une rencontre mystique : il s’agit plutôt de « conversions de protestation ».

– Enfin, troisième méthode, la mercenarisation ou le banditisme. Si le centre d’Al-Qaida finit par être neutralisé, un certain nombre d’anciens « Afghans » ou de membres potentiels de l’organisation mettront les techniques apprises, les réseaux établis et l’image de marque sur le marché. Ils pourraient se lier à des réseaux mafieux ou se transformer eux-mêmes en mafia ; ils pourraient aussi servir de mercenaires à des services secrets, comme le firent en leur temps le Palestinien Abou Nidal et Carlos.

Aucun Etat ne s’aventure pour l’instant dans la voie d’une telle collaboration par crainte d’une réaction américaine directe. Mais la situation pourrait changer si un enlisement en Irak faisait apparaître les Etats-Unis en position de faiblesse et si la déréliction des réseaux Al-Qaida ainsi que la confusion sur la fin et les moyens de la « guerre contre le terrorisme » finissaient par ouvrir une zone grise où l’on ne saurait plus trop qui est qui. De telles évolutions pourraient s’effectuer d’autant mieux que les espaces où se meuvent les militants « internationalistes » supposent connexions et soutiens provenant de réseaux de trafiquants, avec de possibles complicités dans l’appareil d’Etat (régions tribales au Pakistan, par exemple).

Dans tous les cas, le phénomène Al-Qaida, comme ses avatars, apparaît avant tout transnational et n’a que des liens circonstanciels avec le Proche-Orient. La dynamique de mobilisation et d’action n’est qu’indirectement liée aux conflits de la région, qui s’inscrivent avant tout dans des logiques nationalistes. On tend à « sur-islamiser » Al-Qaida et à négliger sa dimension globale, anti-impérialiste et tiers-mondiste. La logique du mouvement sera sans doute d’incarner moins la défense de l’islam que l’avant-garde de mouvements de contestation de l’ordre établi et de l’hyperpuissance américaine.

(1) Al Qaeda, Casting a shadow of Terror, I. B. Tauris, Londres, 2004.

(2) Il est spouçonné d’avoir servi de base arrière aux terroristes du World Trade Center

(3) Lawrence Wright, « The Terror Web, were the Madrid bombings part of a new Al Qaeda strategy, driven by the Internet ? », The New Yorker, 2 août 2004.

(4) Arrêté à la frontière entre les Etats-Unis et le Canada, en décembre 1999, avec des explosifs. Il a depuis « collaboré » avec la justice américaine.

(5) Mis en examen en France en 2001, soupçonné d’avoir préparé un attentat contre l’ambassade américaine à Paris.

(6) Français arrêté aux Etats-Unis, accusé d’avoir participé à la préparation des attentats du 11-Septembre.

(7) Dit « Abou Omar », est accusé par la justice belge d’avoir accueilli et guidé les deux kamikazes tunisiens qui devaient tuer le commandant Massoud le 9 septembre 2001.

(8) Condamné pour avoir tenté de mettre le feu à un explosif caché dans sa chaussure lors du vol Paris-Miami, le 22 décembre 2001.

(9) Arrêté à l’aéroport de Chicago en mai 2002. Il est accusé d’avoir fourni à Al-Qaida des informations pour construire une bombe radioactive. Lire Augusta Conchiglia, « Dans le trou noir de Guantanamo », Le Monde diplomatique, janvier 2004.

(10) Marc Sageman, Understanding Terror Networks, University of Pennsylvania Press, 2004.

(11) Malika El-Aroud, Les Soldats de lumière, A. S. B. L. Les Ailes de la Miséricorde, rue de l’Eglise-Sainte-Anne 93, 1081 Koekelberg-Bruxelles, Belgique, 2003.

(12) Réseau dirigé par Khaled Kelkal, abattu par les gendarmes et soupçonné d’être à l’origine d’une vague d’attentats en France, dont celui du métro Saint-Michel en juillet 1995.

(13) Le « gang » a commis plusieurs braquages avec fusillades dans la région en 1996.

(14) Ou Jamaat al tabligh, société pour la propagation de l’islam, présent en Arabie saoudite, au Maroc et dans les pays de l’océan Indien.

(15) Le parti de la libération, basé à Londres. Lire « L’islam au pied de la lettre », Le Monde diplomatique, avril 2002.

(16) Editions du Rocher, Paris, 2003.

Sources : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/09/ROY/11440


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