LA VOIX DE LEURS MAÎTRES par Uri AVNERY

Publié le par Nikita Colonna-Santana

LA VOIX DE LEURS MAÎTRES

par Uri AVNERY

Il n'y a personne qui ressemble aux Britanniques. Si on considère les choses pour lesquelles ils s'enflamment. Il leur est arrivé quelque chose de terrible. Leur Premier ministre leur a menti ! Le pays entier en est bouleversé. Et - quelle horreur! - les services secrets se sont arrangés pour que ce qu'ils trouvaient corresponde aux déclarations de leur patron politique. Ahurissant ! En Israël, aux États-Unis et dans la plupart des pays du monde, cela aurait à peine mérité un paragraphe dans une page intérieure. Le Premier ministre a menti ? Et alors, quelle autre nouvelle ?

Au contraire, si le Premier ministre était pris à dire la vérité, c'est cela qui, aujourd'hui, devrait faire sensation. Quoi, il a dit la vérité ? Le Premier ministre ? Que se passe-t-il ? Que lui arrive-t-il ?

Et les services secrets ? Dans les contes pour enfants, les espions risquent leur vie pour découvrir des secrets et sauver leur pays.

C'est merveilleux! Et quel dommage que cela ait si peu à voir avec la réalité.

Les services secrets bien sûr recherchent des faits, mais surtout les faits qui conviennent aux politiques. Ils soumettent des rapports aux gouvernements, mais malheur au chef de service dont le rapport ne se conforme pas à leur programme. En bref, il n'y a pas un seul rapport des services secrets qui ne soit fait pour convenir au pouvoir, quel qu'il soit, qui ne triture pas les faits ou qui ne soit pas un simple mensonge.

Cela explique les échecs répétés des services dans presque tous les pays et dans presque toutes les situations d'urgence.

Quelques exemples fameux devraient suffire :

Un communiste allemand nommé Victor Sorge, qui espionnait au Japon, a fourni aux services secrets soviétiques en 1941 un rapport détaillé sur l'attaque allemande imminente contre l'Union soviétique, avec l'heure exacte à la minute près. Staline a refusé de croire ce rapport et a menacé d'envoyer en Sibérie tout agent de renseignement qui émettrait de telles absurdités. Résultat, des centaines de milliers de soldats de l'Armée Rouge ont été tués ou capturés quand l'attaque allemande («opération Barberousse») a eu lieu exactement à l'heure dite. C'était si incroyable qu'un historien russe contemporain a inventé une explication originale: Staline était sur le point d'attaquer Hitler quand il a été devancé par lui au dernier moment.

Dans le cas de l'attaque de Pearl Harbour, en décembre 1941, les services secrets américains avaient de nombreuses indications quant à l'intention des Japonais de détruire la flotte américaine du Pacifique. Mais quand l'attaque a eu lieu, la marine américaine a été prise de court. C'était si étrange qu'encore une fois l'hypothèse d'une conspiration a paru plausible: le Président Roosevelt avait pratiquement provoqué l'attaque japonaise pour pouvoir entraîner son pays réticent dans la guerre.

Avant l'attaque du 11 septembre sur les Tours jumelles, il y a eu plusieurs avertissements, mais tous sont restés bloqués dans les circuits des services secrets. Cela a crédibilisé une autre hypothèse de conspiration: que cette attaque avait été organisée par le Mossad, qui avait même averti les Juifs travaillant dans les Tours de ne pas se rendre au travail ce jour-là.

Les échecs des services secrets israéliens constituent une liste impressionnante. La veille de l'établissement de l'État, les services secrets (ou leurs prédécesseurs) n'avaient pas prévu l'attaque des armées arabes, laquelle a presque détruit le tout jeune nouvel État. En mai 1967, les services secrets ont été sidérés quand Gamal Abdel Nasser a envoyé une armée dans le Sinaï (déclenchant ainsi la chaîne d'événements qui ont conduit à la guerre de juin 1967). La révolution égyptienne de 1952 a pris les services secrets israéliens par surprise, comme l'a fait la révolution irakienne de 1958, et la révolution de Khomeiny en Iran alors même que les services secrets israéliens couvraient le pays dans l'Iran du Shah.


L'exemple le plus notoire a été, bien sûr la veille de la guerre d'octobre 1973. Les services secrets de l'armée israélienne savaient tout: le plan de guerre égyptien et les positions sur le terrain de toutes les unités égyptiennes. Ils les avaient vues occuper ces positions. Ils avaient écouté des dizaines de messages qui ne laissaient aucune doute sur le fait que l'attaque était imminente. La veille de la guerre, un Égyptien haut placé qui espionnait pour Israël a confirmé les rapports concernant l'attaque. Et pourtant, l'armée israélienne a été prise de court quand les Égyptiens ont traversé le canal de Suez sans opposition efficace.

L'enquête officielle sur cet échec des services secrets a donné naissance à l'expression hébraïque «conceptsia» - qui veut dire que les services secrets de l'armée ignoraient tous les faits évidents parce qu'ils étaient prisonniers de leur propre «concept» selon lequel les Égyptiens étaient tout à fait incapables d'attaquer.

C'est un phénomène naturel. Selon la psychologie «Gestalt», une personne a tendance à intégrer l'information qui est conforme à l'arrière-plan existant dans son esprit et a tendance à ignorer l'information qui le contredit.

Comme d'autres, les agents des services secrets ont des idées préconçues et des préjugés. Les éléments d'information qui ne correspondent pas ne passent pas dans les canaux. On les occulte et ils disparaissent.

Mais il y a une autre explication, beaucoup plus simple. Tout responsable de services secrets a un patron politique - Président, Premier ministre, ministre de la Défense, ministre de l'Intérieur. Sa carrière dépend du patron, tout comme les chances d'avancement de ses subalternes. Quand le patron nomme les chefs de services, il choisit des gens qui sont proches de son programme politique. À la longue, l'ensemble des services secrets devient un appareil qui fournit au patron l'information qu'il désire entendre et supprime celle qui lui déplaît. C'est vrai non seulement dans les dictatures comme celles de Staline, d'Hitler et de Saddam, mais aussi dans les régimes les plus démocratiques. Le chef des services de renseignement qui réussit est un acrobate qui passe entre les gouttes et sait comment adapter les informations aux intérêts des dirigeants politiques.

Par exemple: au cours de la plupart des années entre la guerre des Six-Jours et celle de Yom Kippour, Israël était dirigé par Golda Meir, une personne dure et pas très avisée. Elle n'a jamais pensé rendre les territoires qui venaient d'être conquis. Son ministre de la Défense, Moshe Dayan, l'idole des masses à l'époque, a déclaré que Charm-el-Cheikh (dans le sud Sinaï) était plus important que la paix. Pour faire avaler cela aux Israéliens, il fallait présenter les armées arabes comme une force négligeable, comme des bandes de couards qui battraient en retraite dès qu'ils verraient un simple sergent israélien. Le Renseignement militaire avait officiellement décidé qu'une attaque égyptienne n'avait qu'une «faible probabilité» de se produire. Deux mille soldats israéliens - et qui sait combien d'Égyptiens et de Syriens - l'ont payé de leur vie.

De Golda à George il n'y a qu'un pas. Bush voulait une guerre en Irak. Il ne pouvait pas dévoiler son véritable but à l'opinion: mettre la main sur les fabuleuses richesses pétrolières de ce pays, dominer les réserves mondiales de pétrole et arriver à étrangler les économies de l'Europe, du Japon, et de tout autre rival potentiel. Il avait besoin d'une raison beaucoup plus simple et incontestable: Saddam a des armes de destruction massive, il est de mèche avec Ben-Laden, il est sur le point d'attaquer les États-Unis.

Pour être convaincantes, des informations secrètes semblant dignes de foi étaient nécessaires. Et la CIA a produit des documents, que l'on savait déjà faux, qui montraient Saddam essayant d'acquérir de l'uranium auprès du Niger. Mettez cela dans le discours du Président sur l'état de l'Union et hop! Vous avez votre guerre. Les Américains ont-ils été bouleversés quand le mensonge a été découvert? Pas du tout. Ah bon, le Président a menti. La belle affaire. Et la CIA l'ai aidé à mentir. La belle affaire encore. L'important est que les fils de Saddam ont été tués dans une «élimination ciblée» style israélien. Quelle merveille!

Mais, au Royaume-Uni, il en va autrement. Vous avez une classe politique et des critères clairs de ce «qui se fait» et de ce «qui ne se fait pas». Les services de renseignement ont façonné leurs rapports en fonction des besoins de Tony Blair. Il n'avait pas à demander. Comme toujours, les agents des services savaient ce dont il avait besoin et ils ont fourni les histoires qui pourraient le satisfaire. Un des experts a informé la BBC, et un peu plus tard on a retrouvé son cadavre. Peut-être s'est-il réellement suicidé. Peut-être.

L'Angleterre est en effervescence et peut-être Blair et ses hommes de main le paieront. En Israël, grâce à Dieu, il n'y a pas ce genre de problème. Nos chefs des services de renseignement bavardent, bavardent et bavardent, et leurs jacasseries sont toujours en accord avec les besoins du Premier ministre. Quand les Premiers ministres changent, le discours des chefs de services change en conséquence.

La voix de leurs maîtres.

Sources : http://endehors.org/news/3050.shtml

Publié dans espionnage

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