LE MOSSAD ET LES FALASHAS

Publié le par Nikita Colonna-Santana

«Va, vis et deviens»

L'Exode éthiopien

par Bernard Loupias

Le film de Radu Mihaileanu sur la difficile intégration des juifs éthiopiens en Israël vaut d'abord pour son aspect documentaire

L'Exode éthiopienLe 18 mars 1979, «le Monde» publiait une tribune intitulée «Sauvez les Falashas!». Une fois de plus dans leur histoire plus que bimillénaire, les juifs éthiopiens se retrouvaient pris dans la tourmente, ici les soulèvements qui suivirent le renversement du négus par le colonel marxiste Mengistu, chaque camp suspectant évidemment les membres de cette minorité (qui se désignent comme Beta Israël - la Maison d'Israël -, et non comme Falashas, mot insultant à leurs yeux qui signifie «les exilés», «les étrangers») de faire le jeu du camp adverse... Dans son texte, M. Jean-Pierre Allali lançait ce cri d'alarme: «Aujourd'hui, les 28 000 Falashas d'Ethiopie sont en danger de mort», et appelait à une mobilisation mondiale pour les sauver. «Des actions sont à entreprendre, et pourquoi pas "un bateau pour les Falashas"?» Ce que M. Allali ne pouvait alors savoir, c'est que depuis deux ans, après une longue période d'inaction et de tergiversations, Israël avait plutôt décidé de voler à leur secours.


Voler, c'est le mot: entre mars 1982 et fin 1984, les services secrets israéliens mettront sur pied six opérations aériennes clandestines pour aller récupérer entre 3 000 et 4 000 juifs éthiopiens réfugiés dans le désert soudanais. L'exode des juifs du Tigré s'accélérant, les Israéliens, forts d'un accord secret avec le gouvernement soudanais (celui-ci acceptant de laisser partir les réfugiés contre une aide financière américaine accrue), allaient ensuite monter la fameuse opération Moïse: entre le 20 novembre 1984 et le 4 janvier 1985, 6 500 Beta Israël supplémentaires s'envolaient pour Israël. Six ans plus tard, ce sera l'opération Salomon. Et en deux jours, les 24 et 25 mai 1991, 14 000 juifs éthiopiens s'envoleront à leur tour pour la Terre promise, certains méditant une fois de plus ce verset de l'Exode (XIX,2): « Je vous ai transporté sur les ailes d'un aigle, et je vous ai amené jusqu'à moi»...


«Va, vis et deviens» commence en 1984 dans un camp au Soudan quand les agents du mossad font passer le mot: «C'est pour cette nuit.» Dans l'agitation, une mère chrétienne pousse son enfant à se fondre dans la foule pour qu'il ait la chance d'avoir un jour une vie décente: «Pars», lui dit-elle. Une jeune juive voit la scène et comprend... Elle prend l'enfant par la main et le présente comme son fils. Désormais, il sera Schlomo. La jeune femme ne survivra pas longtemps à la tuberculose qui la ronge et Schlomo est adopté par une famille israélienne d'origine française et laïque (la mère est jouée par Yaël Abecassis et le père par Roschdy Zem, tous deux impeccables). Rien ne sera simple pour Schlomo. S'il porte des lourds secrets (il n'est pas juif et ne doit pas se trahir, sa mère est vivante), il se heurtera au racisme, à la bigoterie (les rabbins les plus intégristes voulurent notamment re-circoncire les hommes, ce qui provoqua la révolte des Ethiopiens)... La plus grande qualité du film de Radu Mihaileanu, malheureusement assez lourdingue, plombé par une musique pénible et un happy end peu crédible, réside d'abord dans sa qualité documentaire: comme «Tu marcheras sur l'eau», il ouvre une nouvelle fenêtre sur l'incroyable complexité de la réalité israélienne. C'est déjà ça.


«Va, vis et deviens», de Radu Mihaileanu. En salles le 30 mars.



Radu Mihaileanu, réalisateur français d'origine roumaine, est notamment l'auteur de «Train de vie» (1998)et d'«Ile Saint-Louis» (2000).

Sources : NOUVEL OBS

Publié dans espionnage

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