La réputation du Mossad "chasseur de nazis" paralyse toute critique

Publié le par Adriana Evangelizt

Encore un vieil article mais riche d'enseignement et de renseignements pour les amoureux du Mossad... mais quand on dit que l'infiltration est copieuse, on est dans le vrai. Et pour cause.

 

 

La réputation du Mossad « chasseur de nazis »

 paralyse par avance toute critique

par Pierre Gardais

Le 15 mars 1991

 

 

Et si on parlait plutôt des vérités d’une légende... C’est par un décret de David Ben Gourion, premier chef de gouvernement de l’Etat d’Israël, que le Mossad naît officiellement le premier septembre 1951. Même si l’image peut surprendre dans un contexte aussi tragique, comment ne pas souligner ici que jamais organisation homologue n’a vu autant de fées se pencher sur son berceau ? Comme on dit, un concours exceptionnel de circonstances - et d’appuis.

Quels que soient l’Etat et/ou l’idéologie dont
il a vocation et devoir d’assumer les oeuvres inavouées, n’importe quel service secret aspire avant tout à bénéficier d’une légitimation profonde et d’un soutien total. Le Mossad utilise la terrible mémoire de l’Holocauste, et les rapports entre l’Etat juif et la Diaspora... Des références tragiques qui favorisent l’image que veut donner et finalement donne d’abord de lui-même un service dont l’action clandestine est perçue comme une épopée vengeresse, la traque des criminels de guerre, une épopée de justice et d’efficacité qui fait oublier les habituelles besognes du renseignement et du contre-espionnage. La capture d’Adolf Eichmann à Buenos Aires, le 11 mai 1960, sa condamnation après un procès mondialement suivi, le 12 décembre 1961, à Jérusalem, sa pendaison, le premier juin 1962, sont vécues comme l’éclatante continuation de l’oeuvre entreprise, quinze ans plus tôt, par le Tribunal militaire international de Nüremberg. L’auréole ainsi acquise par les « chasseurs de nazis », qu’ils appartiennent ou non au Mossad, va, dans l’ordinaire des décennies suivantes, efficacement protéger ce dernier. D’autant plus efficacement que pareille auréole culpabilise par avance tout critique.

Le Tribunal fédéral de Washington peut bien, le 4 mars 1987,
condamner Jonathan Jay Pollard à la prison perpétuelle pour avoir espionné les Etats-Unis au profit de l’Etat hébreu (1), etc., peu importe au Mossad que s’accumulent les scandales dans son sillage puisque, non seulement son auréole culpabilise les critiques éventuels, mais elle les paralyse. Le chantage à l’antisémitisme fait taire les uns et en poussent quelques autres à l’outrance suspecte. Et l’on voit de sincères amis de Tel Aviv recourir à des litotes inattendues sous leurs plumes. Ainsi Jacques Derogy et Hesi Carmel parlent-ils de « la fascination que les services de renseignements d’Israël ont toujours exercée sur leurs homologues étrangers » tandis que, rendant compte de leur livre (2), Constantin Melnik évoque en passant « l’horrible tentation du contre-terrorisme ». Seulement fascination et tentation ?

Parmi les singularités qui flattent l’orgueil de « l’Institut », le font jalouser par tous ses homologues étrangers et concourent à son impunité, la moindre
n’est pas l’absence de transfuges. Tous les anciens ont continué d’obéir au service après l’avoir officiellement quitté ; aucun ex-membre n’a jamais révélé des secrets du Mossad. Ou plutôt n’avait... Car à la fin de l’Eté dernier...

Le juge new-yorkais Michael J. Dontzin ne rechigne pas devant le travail de nuit. C’est en effet à une heure du matin que, le 12 septembre, dans son appartement de la Cinquième Avenue, il rend une ordonnance interdisant la diffusion et la vente d’un ouvrage que vient de publier une maison d’édition qui est d’ailleurs installée sur la même avenue, St Martin’s Press.

L’ouvrage rend publiques des informations extrêmement confidentielles

C’est à la requête de
Zalman Shuval que le magistrat enjoint à l’éditeur Roy Gainsburg de faire retirer des librairies les dix-sept mille exemplaires déjà distribués. Shuval est ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis et le livre, en partie autobiographique, est de Victor Ostrovsky, lequel, jusqu’en mars 1986, était un fonctionnaire du Mossad. Le requérant a convaincu le juge Dontzin en arguant que l’ouvrage incriminé « rendait publiques des informations extrêmement confidentielles », non seulement « nuisibles à l’Etat d’Israël » mais susceptibles de « mettre en danger la vie de plusieurs personnes employées par cet Etat ». La victoire judiciaire de Jérusalem est toutefois fort éphémère. En effet, dès le lendemain, jeudi 13, l’instance d’appel de la New-York Supreme Court annule l’ordonnance de Dontzin comme contraire au Premier Amendement. Une décision définitive puisque l’avocat d’Israël renonce à se pourvoir, non sans curieusement se réserver le droit de réclamer ultérieurement la saisie du produit de la vente du livre au prétexte que les informations divulguées « sont la propriété du gouvernement israélien. »

Ici, c’est un gros « sic » qu’il conviendrait d’ajouter car, même si elle ne fut pas suivie d’effet, cette dernière intention achève de montrer que la seule idée que puisse paraître un tel « livre-bombe », selon l’expression de « La Repubblica » romaine du 15 septembre, a provoqué, à Tel Aviv,
une sorte d’affolement rageur. Résultat : ce que le « Journal de Genève » du même jour qualifie de « tintamarre médiatique ». Résultat du résultat : cinq cent mille exemplaires vendus en un mois, sans parler des mois suivants, et surtout un étonnant certificat d’authenticité délivré par le Mossad lui-même à l’ouvrage de son ancien membre. Une authenticité qu’ont tenté de contester ceux qui ne supportent pas que Victor Ostrovsky accuse « l’Institut » de « transformer le rêve sioniste en cauchemar ». Les objections ont fait long feu face aux détails fournis par l’auteur et aux explications apportées par le co-auteur Claire Hoy, un journaliste canadien fort estimé en son pays - un confrère chauve et barbu, d’ailleurs, dont les photos cadrent mal avec la consoeur qu’ont évoquée « L’Idiot international » et « Le choc du mois », toujours à la pointe de l’information.

Cette authenticité explique évidemment que, même assez vite présente sur les listes des meilleures ventes,
l’édition française baigne, depuis sa parution en novembre (3), dans un curieux demi-silence. Plus dissident que transfuge, et acteur devenu témoin, cet Ostrovsky dérange... Quelle idée de venir nous raconter maintenant que le Mossad qualifie volontiers d’ « antisémites » ceux qui le mettent en cause à bon escient (page 30) ! Ou qu’il assassine parfois à Paris, boulevard Saint-Germain comme à l’Hôtel Méridien (page 33). Ou qu’en se moquant bien que cela puisse « nuire sérieusement aux Juifs de la Disapora », il considère pouvoir disposer d’ « un réservoir de millions de Juifs hors des frontières d’Israël » (pages 90-91). Ou que ses tueurs ont souvent instruction de maquiller leurs crimes afin de « faire croire à un règlement de comptes entre fractions rivales de l’OLP » (page 142). Que le fameux Abou Nidal lui est bien utile (page 143) et le trafic de drogue aussi à l’occasion (page 246), etc. Sans parler des aides diverses apportées à l’Afrique du Sud, au Chili de Pinochet, au Cartel de Medellin, et parfois simultanément aux deux parties en présence lors d’un conflit, par exemple aux nationalistes tamouls, d’un côté, et aux forces sri-lankaises, de l’autre... Sans parler non plus des cachotteries parfois parfois meurtrières faites à des alliés pourtant aussi prévenants que la CIA américaine ou la DST française, etc.

Deux des indications fournies par le témoignage de Victor Ostrovsky méritent sans doute aujourd’hui une attention particulière : primo,
la tendance du Mossad à s’immiscer dans la vie politique israélienne ; secundo, sa réputation d’être le meilleur spécialiste de la liquidation ponctuelle des cibles humaines. En deux mots, tandis qu’à Jérusalem « l’Institut » favorise la droite belliciste et a pour politicien favori un vétéran du service nommé Ytzhak Shamir, le « long bras de la justice d’Israël » se flatte de pouvoir atteindre n’importe qui n’importe où...

Le long bras d’Israël se flatte d’atteindre n’importe qui n’importe où

Est-ce une coïncidence si, depuis le début de la guerre du Golfe, les deux noms de généraux israéliens apparus dans les médias sont
ceux de Rehavam Zeevi et Ehoud Barak ? Avant d’être soupçonné d’accointances mafieuses et de prendre la relève du rabbin Meir Kahana à la tête de l’extrême-droite, le premier a fait, dans le Renseignement, une carrière à laquelle Richard Deacon consacre une page de son histoire citée plus haut, ce qui lui valut d’être nommé « conseiller spécial » du gouvernement, le 19 mai 1975 ; en outre, Simon Epstein (4) explique que si Zeevi n’est pas entré dans le cabinet Shamir dès juin 1990, c’est parce qu’il avait effrayé en exigeant le « ministère de la police » - que dissimule aujourd’hui sa fonction de « ministre sans portefeuille » ? Quant au second, Barak, qui a dirigé le SR militaire (Aman) dans les années quatre-vingt, il a personnellement supervisé sur place, en avril 1988, l’assassinat du leader palestinien Abou Jihad en Tunisie. Enfin, Zeevi et Barak se partagent la gloire des « services » israéliens : le raid contre les preneurs d’otage d’Entebbe (Ouganda), en 1976... Des compétences utiles dans la conjoncture actuelle.


(1) cf « Territory of Lies » de Wolf Blitzer, publié à New-York, en 1989, par Harper and Row.

(2) « Israël ultra-secret », paru chez Robert Laffont en 1989 ; « L’Evénement du jeudi » du 30 mars 1989.

(3) « Mossad ; un agent des services secrets israéliens parle », Presses de la Cité, 324 pages, 125 francs.

(4) Dans « Les chemises jaunes ; chronique d’une extrême-droite raciste en Israël », éditions Calmann-Lévy, 336 pages, 140 francs.

Sources
L'Humanité

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans LES COUPS DU MOSSAD

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