Les Israéliens peuvent-ils renoncer à un contrôle direct du Sud-Liban ?

Publié le par Adriana Evangelizt

Un article qui date de 1984, où l'on voit que les choses n'ont pas vraiment changé. Très curieux -si l'on puit dire- la stagnation des situations avec le Sionisme... ils passent leur temps à faire piétiner le monde.

Les Israéliens peuvent-ils renoncer à un contrôle direct du Sud-Liban ?

par Geoffrey Aronson


Directeur de la Fondation pour la paix au Moyen-Orient, Washington DC.

Mai 1984

Israël fait face aujourd’hui aux conséquences imprévues de l’échec de sa politique libanaise. Englué dans le bourbier du Liban, il se voit incapable d’imposer sa volonté à ceux qu’il avait cru pouvoir facilement manipuler ou vaincre, déçu par ses alliés de naguère, divisé sur la manière d’envisager l’avenir. Avec M. Ytzhak Shamir pour premier ministre et M. Moshe Arens comme ministre de la défense, l’actuel gouvernement ne peut admettre que la vision d’un « ordre nouveau » au Liban, nourrie par leurs prédécesseurs, était illusoire. Mais ils n’ont toujours pas trouvé comment mettre leur pays à l’abri des tirs de katyouchas sans créer une « nouvelle Cisjordanie » au Sud-Liban. Le gouvernement continue d’affirmer, avec de moins en moins de conviction, que la paix pour la Galilée exige une présence militaire israélienne le long du fleuve Awali, à une quarantaine de kilomètres au nord de la frontière internationale.

Quand ils se sont lancés dans la guerre, à l’été 1982, les Israéliens avaient trois objectifs interdépendants : 1) détruire l’infrastructure politico-militaire de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au-delà de leur frontière nord ; 2) établir l’hégémonie maronite sur l’ensemble du Liban ; 3) obliger l’armée syrienne à se retirer de tout le pays et réduire l’influence de Damas dans les affaires libanaises.

Ces desseins se sont-ils réalisés ? L’ordre de bouter l’armée syrienne hors de la Bekaa n’a jamais été donné. L’espoir de voir les maronites affirmer leur ascendant s’est effondré avec la disparition de Bechir Gemayel. Mais, en dépit de ces échecs, Israël persiste à considérer que le but fondamental de la guerre - la paix pour la Galilée - a été atteint. « Il n’y avait d’autre choix, explique M. Shamir, que de les chasser (les combattants palestiniens) de la frontière pour empêcher notre population d’abandonner le Nord. Nous devions aller au Liban pour nettoyer la région, pour les chasser et les détruire. Il n’y avait pas d’autre moyen... Peut-être la guerre aurait-elle pu être abrégée, d’une manière ou d’une autre. Mais l’opération elle-même était obligatoire, elle a atteint son but : aujourd’hui, la Galilée est en sécurité, en paix. Les gens peuvent dormir la nuit, ils peuvent aller au travail, les enfants peuvent aller à l’école et personne ne songe à partir (1) ».

Il est cependant de plus en plus manifeste que l’ancien ministre de la défense, le général Ariel Sharon, avait raison d’affirmer que les réalisations militaires ne suffiraient pas, à elles seules, à assurer la sécurité de la frontière nord.

La mort de Bechir Gemayel et le maintien de la présence syrienne ont rendu inévitable une occupation à long terme du Sud-Liban par Israël. Et il n’est même pas certain que cette stratégie suffira à assurer la sécurité de la frontière nord. Une plaisanterie court parmi les soldats israéliens stationnés au Liban : « Si le gouvernement veut être sûr que les katyouchas ne toucheront plus jamais Israël, il lui faudra alors capturer les usines mêmes qui les fabriquent... »

Il y a quelques semaines, trois fusées ont été tirées sur Israël à partir du territoire que ses troupes occupent au Sud-Liban - sans dommage matériel, mais le message avait toute sa valeur symbolique. Les ennemis ont survécu à la guerre menée pour les détruire. Le général Moshe Lévy, chef d’état-major, a fait savoir que deux mille combattants palestiniens étaient retournés à Beyrouth après l’effondrement de l’armée libanaise. Les chefs de la guérilla ont regagné leurs appartements, et Israël s’attend que leurs bureaux soient rouverts. Au sein des forces israéliennes de défense, des officiers reconnaissent en grimaçant qu’ils n’ont pas réussi à « détruire l’infrastructure terroriste ». Une fraction de plus en plus grande de l’opinion israélienne considère que les résultats de l’invasion de 1982 pourraient ne pas être différents de ceux qu’avait produits l’opération Litani - la première invasion du Liban par l’armée israélienne en mars 1978 : éventuel retrait de l’armée ; création de forces locales agissant pour le compte des Israéliens ; interposition d’une force des Nations unies du type de la FINUL (Force des Nations unies au Liban) et retour des combattants palestiniens. L’opération Litani, fait-on remarquer, était censée prévenir l’opération « paix pour la Galilée ».

Toutefois, une résurgence de l’option militaire palestinienne relève encore de la simple éventualité. Jusqu’ici, le chef druze Walid Joumblatt s’en est tenu au marché conclu avec Israël pour empêcher les combattants palestiniens de faire leur réapparition à Beyrouth. La reprise des raids de bombardement au nord de Damour par les Israéliens et leurs constantes patrouilles au nord de la ligne de défense sur l’Awali sont destinées à prouver la détermination d’Israël à empêcher le rétablissement d’une puissance militaire palestinienne à proximité des cibles israéliennes. Elles indiquent aussi qu’on en est revenu à la politique des années qui précédèrent la guerre de 1982, politique que cette guerre était précisément censée rendre superflue. La ligne Awali fut créée à l’automne dernier après que les forces israéliennes eurent quitté le Chouf. Le redéploiement marque un retour à cette stratégie minimaliste qui recueille ce qui reste de consensus national sur le Liban en Israël : la « guerre de 48 heures » qui n’est pas encore terminée.

D’une manière révélatrice, le retrait du Chouf fut l’une des premières initiatives du gouvernement de M. Ytzhak Shamir et de son ministre de la défense, M. Moshe Arens. Tous deux soutenaient la guerre menée par le général Sharon, mais ils n’y étaient ni l’un ni l’autre engagés inextricablement. A la différence du général Sharon, M. Arens pouvait faire admettre le retrait du Chouf sans risquer sa survie politique. Mais tout comme leurs prédécesseurs, MM. Shamir et Arens restent attachés à une solution militaire du problème de l’irrédentisme palestinien. Les intentions du gouvernement Shamir reflètent de près les préférences des services de renseignement de l’armée - différentes de celles du Mossad : il souhaite un pouvoir central faible pour le Liban, le maintien de relations avec toutes les milices libanaises en présence et la création dans la région frontalière de forces locales hostiles aux Palestiniens et qui agiront de concert avec les Israéliens. De cette manière, Israël espère désormais que les milices de feu Saad Haddad, les chiites, les druzes et les phalangistes administreront chacun leur fief séparé de la frontière nord, conformément à la « tactique du salami ».

Vieilles méthodes, vieilles idées

Encore faut-il qu’Israël parvienne à consolider la domination de ses alliés au sud du fleuve Awali. Ses forces de défense y contrôlent aujourd’hui une population de 910 000 habitants : 110 000 musulmans sunnites, 200 000 chrétiens, 520 000 chiites et 80 000 Palestiniens. Or, au Sud-Liban, la société civile forme un tout. Chaque communauté a ses institutions et ses dirigeants reconnus, à la fois sur le plan religieux et civil ; elle possède un important héritage historique d’indépendance politique et d’organisation militaire. Sidon et Tyr sont des villes commerçantes débordantes d’activité, reliant le sud du pays à la capitale. Il existe une forte classe de commerçants économiquement et politiquement liée à Beyrouth et sensible aux changements de pouvoir dans la capitale. L’occupation militaire d’une société arabe achevée représente une expérience nouvelle et déroutante pour Israël alors que, en 1948 et en 1967, il avait eu à dominer des Arabes palestiniens isolés, démoralisés et privés de dirigeants.

Cette nouvelle occupation, Israël y fait face avec des méthodes et des idées issues d’autres temps et d’autres lieux, comme si la ville de Sidon en 1983 n’était pas différente de Nazareth en 1949 ou d’Hébron en 1980. Le commandant des troupes d’occupation est le général Uri Orr, celui-là même qui fut le commandant de la rive occidentale du Jourdain durant les pires excès de la période Sharon en 1981-1982. Comme sur la rive occidentale, au Liban, aujourd’hui Israël ou bien ignore ou bien essaie d’écraser les responsables locaux bien établis au lieu de compter avec eux.

Mettre en place des agents locaux inféodés à Israël au sud du fleuve Awali, qui ne soient dépendants ni des autorités libanaises ni des autorités syriennes, tel est le principal objectif pour empêcher la reconstitution d’une force palestinienne à proximité des populations israéliennes qui seraient ainsi à portée de tir. « Tous nos efforts, a déclaré M. Shamir après l’abrogation de l’accord israélo-libanais du 17 mai 1983, visent à ménager des arrangements (de sécurité) par le biais d’une entente avec des éléments locaux. C’est à quoi nous nous employons maintenant de toute notre énergie  (2) ».

Israël prévoyait la création de quatorze milices séparées au Sud-Liban, comprenant 2 600 hommes. Deux de ces milices sont palestiniennes, dans les camps d’Ein-Hiloué et de Rachidiye. Neuf autres sont chiites. Selon les préférences israéliennes, chacune de ces milices est tenue séparée des autres, tout comme elles le sont des grandes milices libanaises fonctionnant dans les régions hors du contrôle israélien. Les combattants phalangistes au Sud-Liban, par exemple, ont rejoint la milice de feu Saad Haddad, aujourd’hui rebaptisée « Armée du Sud-Liban ».

Comprenant deux mille membres presque exclusivement chrétiens, cette force est la plus importante de toutes les milices et c’est celle qui a les plus anciennes relations avec Israël, datant du milieu des années 70. Ses méthodes ne lui ont point valu les sympathies de la population locale. La presse israélienne fait allusion dans ses reportages aux « méthodes libanaises » qu’elle utilise pour combattre la résistance locale et que les « populations sur place n’oublieront pas de si tôt  (3) ».

Les conditions qui ont présidé à la création des milices visaient délibérément à les isoler de la majorité de la société qu’elles sont chargées de contrôler. Haddad était lui-même un natif du Liban du Nord, et leurs recrues semblent venir des éléments marginaux de la société libanaise. Un membre de la commission des affaires étrangères et de la défense du Parlement israélien les a décrites comme des « compagnies de criminels et de mercenaires ». Opinion partagée par une « source gouvernementale » qui explique : « C’est tout ce qu’il y a  (4) ».

Sans beaucoup d’enthousiasme, les dirigeants font valoir que, « avec un peu de temps », ces groupes seront capables d’assumer une grande part du fardeau que représente la protection des intérêts israéliens au Sud-Liban. Mais l’expérience accumulée dans le passé et tous les indices disponibles incitent à penser différemment. La milice de Haddad n’a pas réussi, après 1978, à empêcher la guerre de 1982, et il est raisonnable de prévoir que les milices chiites restantes, avec une base sociale aussi ténue, ne survivront pas au-delà d’un retrait israélien.

Au fur et à mesure qu’elle s’aperçoit que l’occupation israélienne n’est pas un phénomène temporaire, la population locale devient, en effet, de plus en plus militante - et cela en particulier parmi les chiites. « Si Israël ne quitte pas le Sud-Liban maintenant, avertit un dirigeant de la milice chiite Amal à Beyrouth, il devra affronter une opposition chiite bien plus forte que celle dont les Palestiniens ont fait montre par le passé. Notre guerre aura une portée bien plus grande que celle des Palestiniens, et nous la ferons sans leur aide. Et alors les villes de votre frontière (la frontière israélienne) seront en réel danger (5)  ».

Les attaques perpétrées contre les soldats israéliens sont quotidiennes, et l’armée israélienne reconnaît qu’elles sont menées par des éléments locaux libanais, non par des Palestiniens. La réponse à cette résistance rappelle la politique menée en Cisjordanie et dans la bande de Gaza : punitions collectives telles que la fermeture des ponts sur le fleuve Awali ou du port de Sidon, et restriction du commerce avec les marchés traditionnels du Nord. Des journaux rapportent que des femmes manifestantes sont tuées par les tirs de miliciens entraînés par les Israéliens, ou que des Libanais sont tués par des soldats israéliens « tirant en l’air, en guise d’avertissements (6) ».

Pour les milliers de soldats israéliens qui s’y trouvent, le Sud-Liban demeure territoire ennemi. Un réserviste explique : « Toutes les infortunes que nous avons subies à Gaza en dix ans nous tombent dessus dans les rues de Nabatiye et de Sidon en une demi-journée... Quand nous avons quitté (le Liban) pour aller à l’entraînement, nous avons prié pour ne pas avoir à revenir. Quand nous sommes revenus, nous avons prié pour faire partie de ceux qui se retiraient (du Chouf). Maintenant, nous savons qu’il n’y a pas de quoi parler, et personne avec qui parler. Autrefois, il fallait demander le calme dans le réfectoire pour pouvoir écouter les nouvelles. Puis il y a eu le calme, et personne n’écoutait même plus les nouvelles. Aujourd’hui, les seuls qui parlent encore sont les nouveaux réservistes, mais ils se taisent aussi, au bout d’une semaine (7) ».

Devant ces problèmes, des demandes se sont fait jour dans un large éventail de l’opinion israélienne - allant du Parti travailliste d’opposition à un petit groupe qui s’est donné pour nom Les mères contre le silence, et même au sein du gouvernement - pour réclamer un retrait des forces israéliennes plus au sud, sur le fleuve Zaharani ou même sur la frontière internationale. Mais plus les voix se font entendre en faveur d’une réévaluation de la politique israélienne, plus la position du gouvernement se fait intransigeante. M. Moshe Arens a déclaré que si les Forces israéliennes de défense se retirent, la Galilée sera de nouveau une cible. Il a invité la « majorité silencieuse » à « se faire davantage entendre... à faire entendre sa voix plus fort contre la minorité vocale : il sera clair ainsi que nous sommes plus unis sur le problème libanais qu’il n’y paraît, et donc plus forts » . Ministre de la science et du développement, M. Yuval Neeman a affirmé à la télévision israélienne que les Forces israéliennes de défense resteront au Liban pendant « de très nombreuses années » . « Si nous disons clairement que nous n’allons pas partir, il sera bien plus facile... d’établir des milices locales. »

L’armée face aux Syriens

Dans la perspective des élections anticipées prévues pour le mois de juillet, le premier ministre hésite naturellement à faire quoi que ce soit qui puisse donner des arguments politiques à ses critiques du Parti travailliste, à gauche, ou à de potentiels rivaux, tel le général Sharon, sur sa droite. Et pourtant, plus Israël demeure sur l’Awali, plus les pressions deviennent fortes pour « fermer hermétiquement la ligne frontalière (8) ».

L’armée est un important facteur en faveur du maintien du statu quo. Rien ne l’a incitée depuis septembre dernier à renoncer à la ligne Awali et à l’occupation de Sidon, où se concentre le gros de la résistance israélienne. Selon le premier ministre, les dirigeants militaires et politiques sont « pleinement d’accord (sur le fait qu’) une certaine présence militaire (devra être maintenue au Liban) pendant longtemps ».

Les militaires, qui ont vu leur crédit baisser dans l’opinion publique à la suite de la guerre, souhaitent se réhabiliter. C’est alors que le front oriental, stratégiquement plus important que la région située entre Nabatiye et la côte, devient un facteur de poids dans la future conduite de la politique libanaise.

Dans une trêve malaisée, les soldats israéliens font face à l’armée syrienne dans la vallée de la Bekaa. Chacun des antagonistes a intérêt à ce que la paix soit préservée, mais la situation est dynamique, et une confrontation est possible dans l’avenir. A partir des positions qu’elles occupent à 2 000 mètres d’altitude, sur les hauteurs de Jabal-Baruch, les Forces de défense israéliennes peuvent surveiller chaque mouvement des Syriens. Ces positions représentent une menace évidente non seulement pour l’armée syrienne, mais pour Damas elle-même, à 25 kilomètres de distance. Ce sont là des avantages stratégiques auxquels Israël ne peut renoncer rapidement, et qu’il chercherait à coup sûr à exploiter si l’occasion se représentait.

Selon un haut responsable de l’armée, « Damas, n’envisage pas de conclure des accords avec nous ». « Il se prépare à la guerre. » A nouveau, des indices portent à croire que « les Etats-Unis ne seraient pas mécontents de voir les Forces israéliennes de défense frapper la Syrie (9) ». Si une force des Nations unies peut être interposée entre la Syrie et Israël dans la vallée de la Bekaa, sur le modèle de celle du Golan, les risques d’une nouvelle guerre seront réduits de manière appréciable. Mais si les efforts du sous-secrétaire de l’ONU, M. Brian Urquhart, se heurtent à un échec, et si l’administration Reagan refuse de se prêter à une médiation pour la conclusion d’un « accord de ligne rouge », à l’instar de ce qu’avaient fait avec succès les diplomates américains en 1976, des voix influentes en Israël sont prêtes à reprendre l’ « affaire inachevée » avec le régime du président Assad.

(1) Yediot Aharonot, 9 mars 1984.

(2) Id.

(3) Maariv, 15 mars 1983.

(4) Haaretz, 9 mars 1984.

(5) Yediot Aharonot, 9 mars 1984.

(6) New York Times, 29 mars 1984, et Jerusalem Post, 7 mars 1984.

(7) Haaretz, 9 mars 1984.

(8) Al Hamishmar, 12 mars 1984, et Yediot Aharonot, 11 mars 1984.

(9) Maariv, 1er mars 1984, et Haaretz, 9 mars 1984.

Sources Monde Diplomatique

Posté par Adriana Evangelizt



Publié dans MOSSAD AU LIBAN

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clovis simard 27/10/2012 03:27


Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.8 - J'ARRIVE OU JE SUIS ÉTRANGER.