Et le Proche-Orient fait irruption en Argentine

Publié le par Adriana Evangelizt

Traficotages des preuves irréfutables par les services secrets israélo-américains...

Mandats d’arrêt internationaux contre des dirigeants iraniens

Et le Proche-Orient fait irruption en Argentine

par Ignacio Klich

 

En toile de fond, les ambitions nucléaires de l’Iran, que ses adversaires et même certains de ses partisans estiment destinées à autre chose que la production d’électricité. Avec ou sans preuve irréfutable, ils supposent que leur finalité est aussi de fabriquer des armes nucléaires (1). Dans ce contexte, la comparaison israélienne récurrente entre le président Mahmoud Ahmadinejad et Adolf Hitler, précédemment appliquée à Gamal Abdel Nasser, Saddam Hussein ou Yasser Arafat, est reprise par les Etats-Unis. Favorable à une attaque des sites nucléaires iraniens, un ancien directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), M. James Woolsey, écrit : « Nous devons prendre au sérieux ce qu’une personne comme Ahmadinejad dit à ses partisans. Lorsque Hitler a révélé qu’il voulait exterminer les juifs, il en avait réellement l’intention. Tout était écrit, mot pour mot, dans Mein Kampf. Ils ne mentent pas, ils annoncent leurs véritables objectifs (2). » Bien sûr, il ne faut pas écarter le recours à la méthode comparative pour tenter de comprendre les situations présentes. Mais l’usage d’analogies historiques pour interpréter l’actualité, s’il peut paraître tentant, est aussi dangereux. Cela trouble plus que cela n’éclaire les esprits.

Pourtant, le recours à l’histoire est parfois judicieux. Deux épisodes des relations argentino-iraniennes, l’un datant de plus de cinquante ans, l’autre actuel, permettent d’identifier quelques constantes de la politique extérieure de Buenos Aires et de mettre en perspective certaines dimensions de la crise du nucléaire iranien. Le premier est la nationalisation du pétrole par Téhéran dans les années 1950 ; le second, le mandat d’arrêt international et l’actuelle demande argentine d’extradition de l’ancien président Ali Akbar Hachémi Rafsandjani (1989-1997), ainsi que de cinq autres hauts responsables iraniens.

Antisémitisme de l’armée

Cette démarche spectaculaire trouve son origine dans l’attentat revendiqué par un mystérieux « commando islamique » et commis à Buenos Aires contre le siège de l’Association mutuelle israélite argentine (AMIA). Perpétré le 18 juillet 1994, il fit quatre-vingt-cinq morts et plus de deux cents blessés. Quelques semaines après, les Etats-Unis suggèrent une piste qui mène au bureau de l’attaché culturel de l’ambassade d’Iran, M. Mohsen Rabbani. Mais plusieurs autres hypothèses sont également évoquées. Celle des carapintadas (3) : un fort courant antisémite traverse en effet la police et l’armée argentines impliquées dans la récente dictature (1976-1983) ; l’antisémitisme européen des milliers de nazis allemands et des oustachis croates qui ont trouvé refuge en Argentine à la fin de la seconde guerre mondiale. Supputations abandonnées une à une. Tout aussi plausible, la piste proche-orientale restera la plus couramment évoquée.

C’est elle qui a resurgi lorsque, le 25 octobre 2006, les procureurs fédéraux de Buenos Aires Alberto Nisman et Marcelo Martínez Burgos ont accusé officiellement le gouvernement iranien et le Hezbollah libanais d’être responsables de l’attentat et ont sollicité le juge Rodolfo canicoba Corral pour qu’il délivre des mandats d’arrêts internationaux contre six dignitaires iraniens et un libanais.

Les magistrats soutiennent que la destruction de l’immeuble de l’AMIA a été un acte de représailles lié à la suspension unilatérale, en 1991, par le président Carlos Menem, de l’assistance technologique nucléaire jusque-là accordée par Buenos Aires à Téhéran (4). Initialement, les théories échafaudées mettaient l’accent sur le mécontentement du monde musulman en raison de la participation argentine à la première guerre des Etats-Unis contre l’Irak après l’invasion du Koweït – pourtant, l’Iran était très hostile à l’Irak de Saddam Husssein, au lendemain d’une guerre (1980-1988) particulièrement meurtrière entre les deux pays. Ce « ressentiment musulman » aurait également été nourri par les dommages causés à l’Irak, financier de l’Egypte et potentiel bénéficiaire du projet de missile Condor, développé par Le Caire avec Buenos Aires, mais abandonné par M. Menem ; par la déception de Tripoli, après l’investissement libyen de fonds dans la campagne électorale de M. Menem ; par l’éloignement argentin du mouvement des non-alignés en 1991 et son rapprochement des Etats-Unis ; par la désillusion provoquée à Damas par les voyages du président argentin au Proche-Orient, qui n’ont pas inclus la Syrie, alors même que M. Menem, d’ascendance syrienne, devenait le premier président argentin à se rendre en Israël.

Aux yeux de M. George W. Bush, l’Iran appartient à l’« axe du mal ». En se tournant vers Téhéran pour trouver les responsables de l’attentat contre l’AMIA, les instances argentines fournissent à Washington un nouvel argument pour freiner les visées nucléaires de Téhéran. D’où la réaction de la Maison Blanche à la démarche de M. Canicoba Corral : « Nous applaudissons le système judiciaire argentin pour sa quête tenace (...) des responsables de ce terrible attentat », s’est immédiatement félicité le porte-parole de M. Bush.

Avant 1979, le début du programme nucléaire iranien n’avait pas alarmé Tel-Aviv, lié d’amitié avec le chah Mohammad Reza Pahlavi. C’est quelques années après sa chute que l’Iran sera considéré comme la menace principale, et encore plus lorsque le régime de Saddam Hussein aura été neutralisé. Bien avant, donc, les remises en cause par M. Ahmadinejad du génocide commis par les nazis ou ses déclarations sur l’éradication d’Israël. Ces vociférations, irresponsables aux yeux mêmes de nombreux Iraniens, ont rendu cette menace « existentielle » et donné naissance à la rhétorique israélienne du « second holocauste ».

Implicitement, la demande argentine confirme la thèse américano-israélienne : on ne peut se fier à aucun Iranien s’il se trouve à la tête d’un pays doté de la capacité de fabriquer des armes nucléaires (comme l’Inde, Israël, le Pakistan et d’autres au demeurant...). Cela même s’il conjugue pragmatisme et critiques de la gestion de M. Ahmadinejad, comme le fait... M. Rafsandjani. En effet, le revers subi par M. Ahmadinejad aux élections de décembre 2006 est dû à la victoire de M. Rafsandjani à l’Assemblée des experts, un organe qui choisit et supervise le guide de la révolution – actuellement l’ayatollah Ali Khamenei. Alors que le résultat de ces élections laisse pressentir des espoirs de changements venus de l’intérieur, plusieurs observateurs remarquent que M. Rafsandjani est le mieux placé pour prendre la suite de M. Khamenei, en raison des manœuvres de ce dernier pour brider le président Ahmadinejad (5).

Or, l’accusation portée à Buenos Aires contre l’ex-président iranien ne repose pas sur des preuves découvertes en Argentine, mais sur des rapports provenant des services secrets américains et israéliens. D’après Zéev Schiff, spécialiste des questions militaires, « les renseignements israéliens ont découvert la plupart des détails de la participation iranienne (6) ». Pourtant, ni le Mossad ni la CIA, pas plus que le Service de renseignement de l’Etat (SIDE) argentin, n’ont vu venir les événements. Ils n’ont pas été capables d’anticiper les attentats contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires le 17 mars 1992 (vingt-neuf morts, deux cent quarante-deux blessés), ni contre l’AMIA deux ans plus tard, toujours durant le mandat de M. Menem. Ces échecs ne permettent pas, a priori, d’écarter la thèse israélo-américaine, mais invitent à ne pas ignorer ses points faibles. Elle se construit en grande partie sur les déclarations d’Iraniens repentis, déçus, dont la crédibilité a été mise en doute par la police et la justice à plusieurs reprises.

L’ex-directeur des services de renseignement Abolhassan Mezbahi, par exemple, est l’un de ces Iraniens. Il est le premier à avoir dévoilé que l’attentat contre l’AMIA avait été organisé par MM. Rafsandjani et Khamenei en août 1993, et a déclaré que la fortune personnelle de M. Menem avait augmenté de 10 millions de dollars après l’attentat, grâce au versement de fonds visant à éviter que l’enquête ne débouche sur des accusations contre Téhéran. Par notes diplomatiques des 7 novembre 2003 et 13 juillet 2004, l’Office fédéral de la justice suisse a communiqué aux autorités argentines que l’enquête effectuée auprès de l’établissement bancaire indiqué s’était révélée infructueuse. Par ailleurs, le 2 septembre 2004, un premier procès s’est soldé par la relaxe de cinq Argentins – dont plusieurs anciens policiers de la province de Buenos Aires – soupçonnés d’avoir apporté leur aide à l’organisation de l’attentat. L’un d’eux était accusé d’avoir reçu 400 000 dollars du SIDE pour orienter son témoignage en direction de l’Iran, selon les vœux du juge Juan José Galeano. Lequel sera à son tour accusé et écarté de l’affaire pour cause d’irrégularités dans la conduite de l’enquête en août 2005.

La même interrogation pèse sur la fiabilité d’autres témoins à charge, comme des membres de l’Organisation des moudjahidines Khalq, soutenue par Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak, et cataloguée comme « terroriste » par les Etats-Unis depuis 1997. Le bombardement par les Etats-Unis de leurs camps en Irak en 2003 a constitué une reconnaissance de facto de l’aide que Téhéran apportait à la lutte contre les talibans (cette assistance incluait, notamment, l’usage de l’espace aérien iranien pour les avions américains en route vers l’Afghanistan) (7).

Les « preuves solides » font défaut

Rien de ce qui a été avancé jusque-là n’indique qu’on puisse écarter la piste proche-orientale, fondamentaliste et/ou autre, de l’attentat. Mais il convient de penser que, si les armes de destruction massive de Saddam Hussein, tant évoquées et jamais découvertes, ont servi pour justifier l’invasion de l’Irak, les accusations contre M. Rafsandjani et d’autres responsables peuvent demain faire partie de l’arsenal de propagande visant à promouvoir un départ en guerre contre l’Iran. Lorsque, quatre ans après l’explosion de l’AMIA, des responsables israéliens ont parlé de preuves concrètes quant à l’implication iranienne, le ministre des affaires étrangères argentin, M. Guido Di Tella, a affirmé que, si le responsable de l’attentat était un pays « dont le nom commence par la lettre “I”, il y a plus de chances que ce soit l’Iran que l’Italie », avant toutefois d’ajouter : « Mais ce qui fait défaut, ce sont des preuves solides. »

Huit ans plus tard, le 10 novembre 2006, le quotidien du matin La Nación, qu’on peut difficilement classer parmi les médias critiques à l’égard de Washington et de Tel-Aviv, a lui aussi conclu : « Les preuves manquent dans le rapport » de l’Argentine. Son analyse souligne que l’affaire AMIA s’est convertie en « question de foi et non de preuves ».

De fait, les preuves argentines ont été jugées insuffisantes par Londres, pourtant fidèle allié de Washington. Interpellé au Royaume-Uni, M. Hadi Soleimanpour, ambassadeur iranien à Buenos Aires en 1994, a été relâché faute de preuves en novembre 2003. La justice britannique considère alors que le matériel argentin appuyant sa demande d’extradition « ne remplit pas, prima facie, les conditions probatoires exigées par le Royaume-Uni  (8) ».

Un an plus tard, conséquence visible de l’affaire de l’AMIA, l’Iran stoppe toute importation en provenance de l’Argentine. Cette affaire rappelle par certains côtés l’époque de la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), décidée par l’Iran en mars 1951, et l’accès au pouvoir du nationaliste Mohammad Mossadegh. Avec le soutien du Foreign Office, qui a réussi à rallier les Etats-Unis à cette cause, l’AIOC a menacé tout acheteur potentiel de ce pétrole, parvenant à bloquer les exportations iraniennes. Naturellement, la production pétrolière de l’Iran connaît une chute vertigineuse : de deux cent quarante millions de barils par an avant la nationalisation, elle passe à neuf millions en 1953. Téhéran, cherchant à échapper à ce carcan, se tourne notamment vers l’Argentine et d’autres pays pour ses exportations pétrolières. Buenos Aires partage alors avec Téhéran une neutralité déclarée pendant les deux guerres mondiales (au moins jusqu’à l’invasion de l’Iran par l’URSS et le Royaume-Uni en 1941), un traité d’amitié conclu en 1937, et la préférence – ignorée – de Reza Chah, père de celui qui fut déposé en 1979, pour un exil à Buenos Aires et non à l’île Maurice, où il fut envoyé après avoir abdiqué.

Des démarches entamées par le ministre des finances de Mossadegh aboutissent en 1952-1953 à une offre de pétrole pour l’Argentine, à des conditions préférentielles. L’Iran octroie une remise de 30 % et accepte des marchandises en paiement. Toutefois, l’entrée en vigueur de la transaction sera soumise à un accord anglo-iranien légitimant le droit de Téhéran de vendre librement son pétrole et d’offrir des remises contractuelles. En l’absence de cet accord, l’opération restera sans effet. Malgré l’attrait économique extraordinaire de la proposition et de ses garanties légales, l’Argentine ne conclura pas. En revanche, fin 1952, le gouvernement de Juan Domingo Perón signe un avenant à l’accord commercial conclu en 1949 avec le Royaume-Uni, par lequel il s’engage à l’acquisition de quatre millions de tonnes annuelles de brut, de combustible, de carburant aéronautique et de lubrifiants. Un tel volume ne laisse de place à aucune autre importation de pétrole.

Après la chute de Mossadegh, à la suite d’un coup d’Etat orchestré par la CIA en août 1953, le ministère du commerce argentin fera la lumière sur les considérations qui ont primé à Buenos Aires : « Malgré l’intérêt économique des propositions iraniennes pour notre pays, particulièrement celle relative à l’échange de marchandises, nous n’avons pas estimé convenable de concrétiser l’opération car, du point de vue politique, le ministère des affaires étrangères a considéré que le climat d’instabilité suscité par le gouvernement Mossadegh rendait préférable une position d’attente. » En somme, l’Argentine a jugé imprudent de s’emparer d’un instrument qui lui donnait accès à un approvisionnement privilégié en pétrole, tant que le différend anglo-iranien n’était pas résolu. Elle aurait couru le risque de s’attirer l’animosité britannique et d’exacerber l’antipathie américaine toujours latente.

Quel est le dénominateur commun entre le renoncement à une transaction de l’après-guerre, économiquement favorable, et la perte, plus récente, d’un important marché – l’Iran ayant considérablement diminué ses importations en provenance d’Argentine (9) ? Si l’Iran des ayatollahs diffère de l’Iran impérial, et l’Argentine de M. Néstor Kirchner de celle du premier gouvernement Perón, la relation bilatérale – en courbe ascendante dans les années 1950, descendante depuis l’affaire AMIA – s’est trouvée affectée dans les deux cas par des considérations politiques similaires : la priorité accordée par Buenos Aires au lien avec les grandes puissances, et l’impératif de ne pas se retrouver embourbé dans des conflits éloignés. De même que la prudence de Perón face à l’offre de Mossadegh était en rapport avec les votes de l’Argentine à l’Organisation des Nations unies (ONU) sur des affaires liées à la décolonisation – plus proches des intérêts des puissances européennes –, la demande de détention de M. Rafsandjani fait partie des signaux que M. Kirchner, plus attentif que ses prédécesseurs à l’affaire AMIA (10), adresse aux Etats-Unis.

Rien ne permet d’affirmer que le gouvernement ou le chef de l’Etat lui-même interfèrent directement dans le fonctionnement de la justice argentine et lui dictent ses conclusions, la « piste iranienne » ayant été fabriquée de toutes pièces sous – ou par – le gouvernement de M. Menem. Mais, à l’évidence, M. Kirchner l’utilise pour faire « patte de velours » avec Washington à un moment où les relations entre les deux capitales ne sont pas toujours au beau fixe. Ainsi, il ne faut pas oublier l’intérêt de Buenos Aires pour le développement des investissements étrangers, y compris américains. Cela a conduit M. Kirchner, par exemple, à laisser de côté les prurits « soixante-huitards » – selon l’expression d’un ambassadeur de France à son égard –, pour donner le coup d’envoi d’une session de la Bourse new-yorkaise, en septembre 2006. D’autre part, la demande d’extradition de M. Rafsandjani lui permet de se démarquer, sur un plan interne, de ses prédécesseurs, en particulier de MM. Menem et Eduardo Duhalde, ainsi que, sur un plan externe, du Venezuela de M. Hugo Chávez, qui entretient d’excellentes relations avec Téhéran. Au-delà de la suppression des « relations charnelles » avec les Etats-Unis amorcées en son temps par M. Menem, le fait de s’opposer à la prolifération des armes nucléaires et de rendre l’Iran responsable de l’attentat de l’AMIA permet au président argentin de laisser entendre à M. Bush que l’achat vénézuélien de 3,5 milliards de dollars de bons de la dette argentine – et, prochainement, de 2 milliards supplémentaires – et l’entrée de Caracas dans le Marché commun du Sud (Mercosur) n’entraîneront pas une politique antiaméricaine (11), pas plus qu’ils ne conduiront à la détérioration des relations avec Israël. « Bouillonnant » avec M. Bush, et ami de Téhéran, M. Chávez est le seul dirigeant de la région qui, en 2006, par solidarité avec les victimes libanaises et palestiniennes, ait rappelé son ambassadeur (en l’occurrence un chargé d’affaires) d’Israël, sans pour autant rompre les relations avec ce pays.

Egalement influencée par la « guerre contre le terrorisme » et le trafic de drogues, cette manière de gérer les relations diplomatiques avec Washington ne signifie pourtant pas qu’il existe une harmonie totale entre les deux pays. Ainsi, l’Argentine – accompagnée du Brésil et du Paraguay – rejette la thèse des Etats-Unis qui avance que la « triple frontière » (zone qui unit l’Argentine, le Brésil et le Paraguay) serait un centre de financement des activités terroristes du Hezbollah. En mars 2006, lorsqu’un fonctionnaire du ministère des finances américain de passage à Buenos Aires a abordé le sujet, le ministre de l’intérieur argentin lui a réclamé des preuves. En effet, des Libanais, dont beaucoup de chiites, fuyant leur pays depuis 1975 en raison de la guerre civile, sont arrivés à Ciudad del Este (Paraguay). Aujourd’hui, ils se sont principalement regroupés à Foz do Iguaçu (Brésil) et, bien sûr, ils envoient de l’argent dans leur pays d’origine et font des donations. Si ces dernières sont destinées au Hezbollah, le problème réside surtout dans le fait que cette organisation est considérée comme « terroriste » et non comme un parti politique à forte représentation parlementaire, doté d’une branche armée.

De même que Perón n’a pas coupé les liens avec l’Iran de Mossadegh, ni interrompu les négociations pour l’achat de pétrole iranien immédiatement après l’accord passé avec Londres, M. Kirchner n’a pas souhaité jusqu’à présent couper les ponts avec Téhéran. Selon l’ex-ministre des affaires étrangères argentin Rafael Bielsa, « les relations commerciales et culturelles ont ralenti », mais l’Argentine « n’acceptera pas de pressions de ceux qui veulent nous voir rompre les relations diplomatiques avec l’Iran (12) ». La réaction à diverses pressions explique que les sifflets lancés contre M. Kirchner en juillet 2005, durant la commémoration annuelle de l’attentat contre l’AMIA, aient entraîné son absence en 2006. A leur tour, les dirigeants juifs américains, qui ont demandé à le rencontrer en septembre 2006, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU, ont été reçus par la première dame argentine, Mme Cristina Kirchner. Répondant à une allusion critiquant leur amitié avec M. Chávez, elle a rétorqué que « personne n’est en droit de choisir les amis de l’Argentine (13) ».

Début février, lors d’une visite quasi simultanée de M. Alberto Gonzales, ministre de la justice des Etats-Unis, et de M. Nicholas Burns, numéro trois du département d’Etat, on a reparlé des relations avec le Venezuela et l’Iran. Les interlocuteurs du gouvernement argentin ont rappelé qu’ils ne sont « pas d’accord sur tout avec Chávez ». De son côté, M. Burns a déclaré, faisant allusion à Téhéran, que son pays voyait en l’Argentine « le partenaire le plus solide de la région sur les questions de non-prolifération et de terrorisme ». Si M. Bielsa a confié à Clarín (12 novembre 2006) que le lien argentino-iranien « est fait d’une substance qui précède l’inexistence », le gouvernement a préféré souligner, après les réunions avec M. Burns, que Buenos Aires « maintient une position plus modérée et diplomatique » ; un équilibre pas toujours facile à préserver.

(1) Pourtant, une évaluation de la Central Intelligence Agency (CIA) de 2006 a révélé que l’on n’a pas encore trouvé de preuve définitive d’un programme militaire iranien secret, parallèle au programme civil. Cf. Elias Harfouch, « Limited options with Iran », Al-Hayat, Londres, 6 octobre 2006 ; Seymour M. Hersh, « The next act », The New Yorker, 27 novembre 2006.

(2) James Woolsey, « Chess with Iran », Ynet, Tel-Aviv, 25 janvier 2007.

(3) Militaires d’extrême droite qui se sont soulevés en 1989 et 1990, puis ont été graciés par le président Carlos Menem.

(4) Cette collaboration a commencé durant le mandat de M. Raúl Alfonsín (1983-1988), jusqu’à l’adhésion du gouvernement de M. Menem (1988-1999) au traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Néanmoins, le rapport des procureurs argentins montre que Buenos Aires n’a jamais arrêté totalement sa coopération nucléaire avec Téhéran et que l’Argentine continuait de livrer de l’uranium faiblement enrichi. De plus, des négociations sérieuses étaient en cours entre les deux pays pour reprendre une coopération plus importante. Lire sur notre blog « Nouvelles d’Orient » : « Initiatives européenne et des Nations unies pour la paix au Proche-Orient », 18 novembre 2006.

(5) Graham Underwood et Ali Afshari, « Iran’s post-election balance », openDemocracy.net, 22 janvier 2007.

(6) Haaretz, Tel-Aviv, 25 octobre 2006.

(7) Mahmoud Mobarak, « The reality of the Iran-US game », Al-Hayat, 27 décembre 2006.

(8) BBC World, 13 novembre 2003. Parallèlement à ce rapport, la presse argentine a fait écho à des considérations politiques britanniques, opposées à l’extradition (voir le précédent Augusto Pinochet).

(9) Le commerce entre les deux pays avait laissé un solde de plus de 6 milliards de dollars en faveur de l’Argentine pour la période 1979-2003.

(10) Les gouvernements argentins, surtout celui de M. Menem, président au moment des faits, ont été mis en cause pour les carences de la justice.

(11) M. Chávez, par exemple, a accepté de remplacer son ambassadeur à Buenos Aires, ce dernier ayant voulu démontrer l’existence de fonctionnaires argentins en désaccord avec M. Kirchner sur l’Iran. cf. Clarín, Buenos Aires, 24 novembre 2006.

(12) Clarín, Buenos Aires, 6 septembre 2003.

(13) La Nación, Buenos Aires, 24 septembre 2006.

Sources Le Monde Diplomatique

Posté par Adriana Evangelizt

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